lundi 29 septembre 2014

Entretien avec Gaspard Ulliel qui interprète St Laurent

lundi, septembre 29, 2014 By Femmes Actives , , , , No comments


1967 - 1976. La rencontre de l'un des plus grands couturiers de tous les temps avec une décennie libre. Aucun des deux n’en sortira intact. L'acteur Gaspard Ulliel, qui interprète Yves St Laurent dans le film de Bertrand Bonello sorti sur les écrans le 24 septembre, nous confie ses impressions à propos du tournage de ce biopic sur la vie du célèbre couturier.


Vous intéressiez-vous déjà à la figure de Saint Laurent, avant que Bertrand Bonello ne vous propose de l’interpréter dans son film ?

Gaspard Ulliel : Il se trouve que Gus Van Sant a eu à un moment le projet d’un film sur lui. Gus et moi avions sympathisé sur le tournage du court métrage de Paris, je t’aime. Un soir qu’il dînait au restaurant avec Hedi Slimane, il a vu au mur une photo de Saint Laurent et a été frappé par la ressemblance entre lui et moi. Saint Laurent a donc commencé là, en ce qui me concerne. Le projet m’enthousiasmait mais il a été abandonné. J’ai été donc d’autant plus heureux que le film se fasse avec Bertrand.
J’avais lu à sa sortie, avec passion, le livre d’Alicia Drake, Beautiful People : Saint Laurent, Lagerfeld, Splendeurs et misères de la mode, un des ouvrages les plus forts sur Saint Laurent, doublé d’un beau portrait d’époque.
J’avais une connaissance assez sommaire de l’œuvre et de l’existence de Saint Laurent, mais je savais qu’elles représentaient quelque chose d’énorme.

De quelle manière Bertrand Bonello vous a-t- il dirigé pour ce rôle si particulier ?

C’était davantage un accompagnement qu’une direction. Bertrand et moi nous sommes vus plusieurs fois avant le tournage, nous avons discuté, échangé des livres… J’ai participé aussi aux essais avec les autres comédiens, ce qui était une chance. Bertrand m’a laissé très libre, tout comme il a laissé de nombreuses scènes prendre une direction imprévue. Cela a été un bonheur de travailler avec lui.

Comment vous êtes-vous approprié un rôle aussi complexe, et sans doute impressionnant pour un acteur ?
Je me suis documenté un maximum, comme aurait fait n’importe quel acteur. Il y a beaucoup de photos mais peu d’archives sonores ou filmées : Yves n’était pas à l’aise en interview, et sans doute Pierre Bergé le protégeait-il… J’ai relu Beautiful People, ainsi que les principales biographies le concernant.
J’ai eu accès à l’appartement de la rue de Babylone, connaissant les gens qui l’ont récemment racheté. Mais à un moment j’ai fait le deuil de tout cela pour m’en éloigner le plus possible. Le film est une fiction.
C’eût été dommage de vouloir être précis, exhaustif… C’est pourquoi, au fond, je ne suis pas mécontent de n’avoir pas rencontré des membres de son entourage. J’ai pu ainsi me sentir libre, essayer de comprendre Yves en général, mais surtout Yves tel qu’il est dans le scénario écrit par Bertrand et Thomas Bidegain. C’est en effet un rôle très impressionnant ! Au début du tournage j’ai eu la même sensation qu’au théâtre, quand le rideau s’ouvre et qu’on n’a plus le droit à l’erreur. D’autant plus que nous avons commencé par la scène où, dans le studio, Yves apparaît pour la première fois en gros plan ! Je n’avais jamais eu accès à un rôle et à un travail d’une telle ampleur. Jusque-là mes personnages étaient toujours en devenir, dans une semi-maturité, allant d’un point A à un point B. C’est la première fois que j’interprète un personnage établi.

Comment avez-vous travaillé la voix si particulière de Saint Laurent ? et l’aspect physique du personnage en général ?

Dans l’ensemble j’ai essayé d’échapper au mimétisme pour trouver mon propre rythme, ma propre musique. Pour notre première séance de travail, Bertrand m’avait envoyé des interviews disponibles sur les archives de l’INA. Il insistait sur la diction particulière de Saint Laurent, une grâce qui était, disait-il, de la fragilité sans être de la féminité. Quelque chose d’assez difficile à saisir et à reproduire.
Mais une fois que nous avons trouvé la voix, nous n’y sommes plus revenus. Comme je dessine depuis longtemps, c’est moi qu’on voit dessiner dans le film. Yves avait une grande silhouette avec de longs bras, il était longiligne tout en ayant des joues. J’ai maigri afin de me rapprocher de cette silhouette. Je crois qu’à l’époque les hommes étaient plus fins qu’aujourd’hui. Nous avons trouvé de nombreux costumes chez le collectionneur Olivier Chatenet : étrangement, tout m’allait, il a fallu faire très peu de retouches. J’ai dû aussi m’habituer à porter la perruque, et même plusieurs perruques, la chevelure étant un aspect très important du personnage !
Saint Laurent changeait souvent de coiffure, il avait de belles mises en pli, parfois presque un casque… Sa plus grande peur était de devenir chauve !

De quelle manière avez-vous abordé le fait que le film soit un biopic ?

Pour moi le film est beaucoup plus riche que cela ! C’est la première fois, je crois, qu’un biopic n’essaie pas de raconter les grandes lignes de la vie d’une célébrité ou de dévoiler son énigme. Cela pourrait être n’importe qui, l’histoire serait tout aussi intéressante…
Lorsque j’ai lu le scénario, tard un soir, j’étais tellement excité que je n’arrivais pas à dormir. Je crois que c’est l’un des cinq meilleurs scénarios qu’il m’ait été donné à lire : c’est comme si Bertrand avait pu avoir accès directement à Saint Laurent… Le récit n’est pas construit comme un fil tendu mais en une succession de scènes importantes dont aucune n’est anodine. A la limite, chacune pourrait être seule, former un film à part entière. Le film ne raconte pas la vie de Saint Laurent, il s’intéresse à sa vie mentale plutôt qu’aux aléas de sa carrière. C’est un voyage au plus profond du personnage, avec des choses audacieuses, volontiers abstraites…

Le film met en avant deux relations passionnelles, celle de Saint Laurent avec Pierre Bergé, joué par Jérémie Rénier, mais aussi et peut-être avec Jacques de Bascher, joué par Louis Garrel. C’est un des aspects les plus forts du film, et sans doute aussi les plus inattendus.

Jérémie est un ami de longue date, sa présence était donc un élément rassurant pour moi.
Comme en outre il sortait d’un biopic, il a pu me donner des conseils. Il apporte à la virilité de Pierre Bergé une douceur qui est très précieuse. Et notre amitié est, je crois, palpable à l’écran. En revanche je ne connaissais pas vraiment Louis. Nous nous étions juste croisés. Il a été très agréable, très ouvert. Son inventivité m’épate dans le film, dans chaque scène… Là encore, l’essentiel n’est pas forcément la ressemblance physique.
Elle existe, mais de Bascher n’était pas grand, par exemple… Louis s’est réellement investi.
A l’écran il y a constamment, entre nous, une forte tension sexuelle. C’est ainsi que Bertrand le voulait.
Je pense que Saint Laurent aurait été prêt à tout plaquer pour de Bascher. Celui-ci était un personnage à l’évidence trouble, mais qui apportait quelque chose à Yves.
Jacques introduit une rupture dans le parcours du personnage, il le pousse dans ses retranchements, l’ouvre à une sexualité fantasque et parfois sombre. Il amène une menace, un suspense… Du coup, Saint Laurent se met à reconsidérer sa vie et son art. Le deuil qu’il doit faire de cette relation l’obligera à rebondir, à rechercher ailleurs la même flamme, la même excitation, pas seulement dans la drogue mais aussi dans le travail. Il en ressortira l’une de ses plus importantes collections, celle avec laquelle finit le film, le ballet russe de 1976. La marque de son génie est également là, dans sa capacité à exploiter tout ce qu’il a vécu et ressenti pour en faire quelque chose d’unique.

Après l’avoir cotoyé si longtemps, quel type de créateur était Yves Saint Laurent, selon 
vous ?

Sa force a été de libérer la femme d’une silhouette contrainte, rigide. Il a apporté une aisance, notamment en créant des vêtements qu’il était possible de porter tous les jours, et pas seulement en soirée. Il a ainsi anticipé cette transition vers le prêt-à-porter qui a été si importante. Il a adapté ses vêtements à l’époque, comme avaient commencé à le faire Dior et Chanel, mais, de manière géniale, il a libéré la femme en s’inspirant du passé, notamment à travers la fameuse collection 1940. Son smoking, dont il a été le premier à habiller les femmes, reste sans doute l’un de ses vêtements les plus sensuels. Yves est comme une éponge, il ressent son époque, ce qui se joue autour de lui. Je me suis beaucoup appuyé là-dessus, sur son recul face à son époque dont n’est jamais vraiment dupe, sur son mélange de sensibilité exacerbée et d’extrême intelligence… Je pense donc qu’il était un véritable artiste. Avec sans doute la frustration d’avoir œuvré dans un art mineur et éphémère, sans la pérennité qu’a par exemple la peinture, pour laquelle il avait la plus grande admiration. Dans ses collections, Saint Laurent a rendu de nombreux hommages aux peintres, à commencer par Mondrian.
Son utilisation de la couleur était également magistrale, et son imagination toujours renouvelée : il y a par exemple un grand écart entre la collection russe de 1976 et celle qui lui succède, dite « chinoise et opium ».

Comment voyez-vous chez lui l’équilibre, ou le déséquilibre, entre la dépression et les moments plus légers ?

Yves était presque un dépressif né, en tout cas il l’était depuis l’adolescence, depuis le séjour au Val de Grâce pendant son service militaire.
Il est ensuite resté sous médicaments jusqu’à la fin de ses jours. Son homosexualité l’a également exposé aux jugements et aux moqueries, tout comme sa fragilité et sa finesse. Mais je crois qu’il a aussi tiré une certaine force de ces épreuves. Une part de sa réussite vient sans doute de cette revanche sur la vie. J’ai beaucoup pensé à la timidité de Saint Laurent. Aujourd’hui je pense que c’était un faux timide, avec une véritable assurance…

Mon objectif a été de faire en sorte qu’à aucun moment on ne juge ce personnage, que le spectateur repousse ses limites morales…
Je crois que j’ai franchi un cap quand je suis parvenu à mettre de la lumière dans ce que j’avais d’abord considéré comme des ténèbres.
Au départ, j’assimilais les scènes où Saint Laurent touche le fond à des zones d’ombre, mais j’ai fini par arriver à un stade où les choses se sont presque inversées. Lorsqu’il commence à vivre deux vies de manière quasi schizophrène, au bureau le jour et avec de Bascher la nuit, il m’a semblé que le bureau devenait un d’espace carcéral dans lequel il était sans cesse observé, surveillé, infantilisé, alors que les nuits avec de Bascher étaient au contraire comme une école buissonnière, un épanouissement…

Bertrand a bien insisté pour montrer combien, Yves, surtout au début, a des moments d’insouciance et de légèreté, de joie de vivre…
Cela correspond d’ailleurs à la description qu’en donnent ceux qui l’ont bien connu. Il avait de l’humour, il était rigoleur, avec son grand sourire… Montrer cela au milieu d’une histoire par ailleurs sombre était l’un des paris du film.

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